Départementalisation de Diamniadio et de ses enjeux (Par Alhousseynou SOW, Géographe, spécialiste en AGUA et expert en WASH et Coordonnateur du CR2D (Cercle de Réflexion pour le Développement de Diamniadio)

Le projet de décentralisation que comporte l’acte 3 fait ressortir une suite logique de la longue tradition de la politique de décentralisation depuis notre accession à l’indépendance. En effet, la gouvernance territoriale répond à un impératif de rééquilibrage des investissements sur les territoires en fonction des spécificités mais avec une vision globale du département qui prend en compte l’égalité, l’équité et la solidarité, notamment dans le traitement des villes, des zones urbaines, semi-urbaines, rurales et semi-rurales, des zones géostratégique et écogéographiques.

Déjà en 1960, l’Etat du Sénégal avait enclenché la mise sur pied du statut de commune de plein exercice, élargi à toutes les communes. En 1966, le Code de l’Administration communale est promulgué par la loi n° 66-64 du 30 juin 1966, réunissant en un texte de référence unique, les différentes lois qui régissaient l’institution communale. En 1972, la loi n° 72-25 du 25 avril 1972 créa les communautés rurales. Puis, en 1990 la loi n° 90-35 du 8 octobre 1990 modifia encore le Code de l’Administration communale et verse les communes à statut spécial dans le droit commun, la loi n° 90-37 du 8 octobre 1990 retira la gestion des communautés rurales aux sous-préfets et la remet entre les mains des présidents de conseils ruraux.

Toutefois, l’année 1996 marque un jalon majeur dans la communalisation. La loi 96-06 du 22 mars procède à un nouveau découpage et institue la région, jusqu’ici circonscription exclusivement administrative, en collectivité territoriale. La loi 96-07 de la même date remodèle complètement le cadre juridique de la décentralisation, entérinant le transfert de neuf domaines de compétence de l’Etat vers les collectivités que sont :

1) les domaines et le foncier ;

2) l’environnement et la gestion des ressources naturelles ;

3) la santé, la population et l’action sociale ;

4) la jeunesse, les sports et les loisirs ;

5) la culture ;

6) l’éducation et la formation professionnelle ;

7) la planification ;

8 ) l’aménagement du territoire ;

9) l’urbanisme et l’habitat.

Ce rappel démontre l’encrage du Sénégal à la politique de décentralisation progressiste et volontariste. Cependant, cette volonté de léguer les pouvoirs et certaines compétences politiques et administratives aux collectivités territoriales semble souffrir d’une élaboration efficace plombée par les stratégies politiciennes pour avoir une mainmise sur les bastions électoraux, et en même temps, d’une logique de captivité des ressources foncières et financières essentielles au fonctionnement des territoires.

Par ailleurs, la politique nationale de développement territorial a principalement trois objectifs:  

- construire une cohérence territoriale par une réorganisation de l’espace et l’émergence de pôles de développement; 

- ⁠d’assurer la lisibilité des échelles de gouvernance territoriale en clarifiant les relations entre les acteurs et en articulant les compétences à transférer aux ressources techniques, financières et humaines;

- et à améliorer les mécanismes de financement du développement territorial et de la gouvernance budgétaire pour un véritable développement économique et social de nos territoires.

L’acte 3 de la décentralisation dans sa première phase devait impulser la communalisation intégrale qui a mis fin aux communautés rurales et l’erection des départements en collectivité territoriales d’où la notion de « départementalisation ».

Les enjeux d’une départementalisation pour l’arrondissement de Diamniadio.

En effet, le projet de construction des territoires induit parfois à des choix stratégiques qui peuvent accompagner les défis de développement dans une localité. Désormais, la politique d’aménagement doit s’appliquer à tous les niveaux territoriaux et impliquer toutes les parties prenantes et tous les secteurs d’activité. 

Les enjeux factuels qui apparaissent dans le contexte de l’arrondissement de Diamniadio, sous-tendus par l’élargissement spatial, d’une urbanisation galopante, la charge démographique et l’évolution du tissu socio-économique, devraient inspirer le pouvoir central à instruire une réforme administrative pour instaurer un équilibre entre les prérogatives décisionnelles incarnées par l’administration territoriale, corriger les erreurs politico-administratives des autorités locales et les aspirations des populations locales. 

Le prétexte de l’aménagement « idéal » à travers la départementalisation consistera à corriger les incohérences et à rendre à Diamniadio son mérite administratif du fait de sa position géostratégique, de ses infrastructures sociales de base et de ses énormes potentialités telles que: 

- des hôpitaux de références (HED, CDS) ;

- ⁠forêt classée de Sebikotane;

- ⁠des barrages hydroagricoles; 

- ⁠le tribunal départemental de Diamniadio ;

- l’université Amadou Makhtar Mbow; 

- ⁠l’Institut Supérieur d’enseignement Professionnel de Diamniadio; 

- la construction de l’université de Dr Ahmad Mouhamad Lo; 

- le stade international Abdoulaye Wade de Diamniadio et de son annexe;

- le complexe Diamniadio arena; 

- la présence de réceptifs hôteliers tels que Four Points; Radisson Blue Diamniadio et Courtyard; 

- la cité administrative et celle du savoir; 

- ⁠le datacenter;

- les sphères ministérielles Habib Thiam et Ousmane Tanor Dieng qui regroupent les 2/3 des services administratifs nationaux; 

- les domaines industriels de Diamniadio; 

- ⁠le pôle urbain de Diamniadio;

- les zones industrielles de Sebikotane, Diamniadio et Yenne;

- les terres agricoles du Bud Sénégal et de son ouverture sur la zone des niayes;

- les ports vraquiers de Sendou et celui de Ndayane; 

- les énormes potentialités de l’arrondissement en élevage. 

Ces différentes opportunités contrastent avec les découpages assujettis à un morcellement territorial politique que nous avons connu dans un passé récent. 

Du point de vue des politiques de développement local, on peut aussi s’interroger sur l’impact d’une telle décision, en particulier sur la gestion des ressources foncières, pastorales, agricoles, forestières et halieutiques. 

A cet effet, le rôle de la décentralisation vise à renforcer les pouvoirs des collectivités locales qui se retrouvent pour la plupart en manque de ressources humaines qualifiées et compétentes, de ressources financières insuffisantes et de ressources matérielles limitées. 

La décentralisation induit aussi des recompositions territoriales et administratives, rendant complexe le rôle et la légitimité de l’intervention des services étatiques mais aussi, sur la question de la participation des populations dans la gestion des ressources et dans la mise en place de projets de développement centrés sur ces ressources. Il existe dès lors plusieurs enjeux, financiers en particulier, et une multiplicité d’acteurs aux intérêts parfois divergents et dont les actions ont des répercussions plus ou moins importantes sur les ressources.

Face à ces enjeux territoriaux et à la gestion des défis majeurs pour une gestion viable à l’échelon local, le changement de statut administratif d’une entité territoriale demeure un critère scientifique suffisant pour résorber les maux dont souffrent l’arrondissement de Diamniadio. 

Cette option politique et institutionnelle est parfois un raccourci qui cache des incohérences échappant à la rigueur des autorités et qui consiste un rabais à la pertinence du projet de décentralisation au sein des territoires. L’architecture institutionnelle apparait ainsi comme une coquille vide témoin du désengagement financier de l’Etat. On note dès lors, un fossé asymétrique substantielle entre les richesses en termes de ressources matérielles, financières et humaines et les charges des collectivités territoriales énoncées comme une sorte de prérogatives ou de compétences transférées.

Au-delà de cette effervescence économique et de la présence d’infrastructures socio-éducatives et culturelles, Diamniadio fait face à des contraintes écogéographiques qui se reflètent dans la gestion de la pollution avec la multiplication des entreprises et de la spéculation sur les réserves foncières avec par exemple 12.000 cas litigieux annoncés récemment dans la presse locale. La commune créée depuis 2001, connait désormais une forte influence et une attractivité sans commune mesure pour les industriels et les entreprises immobilières prédatrices par excellence des terres. Cet assaut, non encadré en amont vers cette zone aux potentialités énormes, a fait naitre des imperfections notoires dans le système urbanistique conséquente d’un mauvais assainissement qui ont fini par saper la qualité du cadre de vie dont les conséquences sont visibles à travers la mobilité dans certaines quartiers surtout en période hivernale. 

Ce rapport antagonique entre les ressources et les besoins, entre la qualité et la quantité et entre les dépenses budgétaires et les investissements, configure le modèle de fonctionnement inefficace des collectivités territoriales sur l’étendue du territoire local. Ces manquements se justifient par le manque de vision des autorités, une gestion clanique et pernicieuse, l’accaparement des ressources foncières, la malversation et les détournements d’objectifs. Tout ceci justifie le retard de développement dans les collectivités territoriales, l’approfondissement des disparités spatiales entre collectivités et le rôle quasi-incontournable de l’Etat dans le financement de la décentralisation.

D’ailleurs, ce déséquilibre structurelle entre les territoires fut longtemps critiqué par des praticiens de l’espace et des géographes avertis sur la question. Jean Gottmann, l’un des précurseurs d’une géographie au service de la justice spatiale, annonce en 1966 qu’en géographie, l’équité socio spatiale constitue le fondement de l’aménagement de l’espace.

Diamniadio a toutes les potentialités économiques pour financer ses projets de développement et assurer son autonomie fonctionnelle et institutionnelle. Sa départementalisation présente alors des enjeux énormes qui comportent déjà une limite administrative évidente, des investissements soutenus et endossés par les pouvoirs étatiques, une impérative au décloisonnement structurelle de la localité et l’instauration d’une justice spatiale qui est une finalité à l’aménagement du territoire.

Le statut de département est évocateur d’une possible réorganisation territoriale définit autour d’un modelage juridique installation d’une préfecture, d’un commissariat de police, d’une brigade moderne des sapeurs-pompiers, de services départementaux déconcentrés et d’une architecture socio-économique plus moderne répondant aux normes exigées dans les villes à savoir : l’amélioration du système de transport, l’érection d’établissements sanitaires performants avec un plateau médical de meilleure qualité, l’implantation de complexes sportifs, hôteliers et commerciales innovants, la présence à foison des structures socio-éducatives et la formation d’un système sylvopastorale et hydro-agricole compétitif et capable de générer des plus-values intrinsèques au développement de PME et PMI. Elle participera à l’amélioration du cadre de vie, la création d’une maison départementale de la jeunesse et surtout contribuera à la réduction du chômage avec la possibilité d’engranger des stages et emplois dans les différents services départementaux de l’Etat.

Ainsi, avec l’exploitation des compétences du département de Diamniadio, ce schéma pourrait figurer comme un cas d’école dans la dynamique d’instauration du projet des micro « pôles-territoires » mentionnés dans le document stratégique de l’acte 4 de la décentralisation.

Si le vœux des populations concernant la départementalisation de Diamniadio venait à être entérinée, avec toutes les exigences inhérentes, cette ville sera une plaque tournante économique très compétitive qui a déjà fait l’ombre à la ville de Rufisque ainsi qu’aux communes environnantes avec l’aide d’un modèle de développement inclusif et concurrentiel du Pôle urbain de Diamniadio. Actuellement, Rufisque est devenue une ville tirée par Diamniadio, une situation qui a favorisé des mouvements pendulaires entre elle et Diamniadio , qui à la longue a entraîné une fixation des populations et de leurs activités à Diamniadio, de facto, conséquence à une explosion démographique porteuses d’atouts et de faiblesses.

Somme toute, le débat sur la départementalisation mérite des concertations sérieuses et son accomplissement relève d’une volonté politique mesurée, des discours politiste et électoraliste qui accompagnent les projets de décentralisation parfois limités à la logique institutionnelle et non à la réforme structurelle dont il s’agit réellement et qui permet à nos territoires d’être compétitifs et attractifs.

Diamniadio à tous les atouts pour être un département. La réflexion est bien lancée je suis persuadé que les cadres de cette commune ou moins de l’arrondissement devraient se réunir pour pousser et analyser cette réflexion afin de proposer un mémorandum à Monsieur le Ministre de l’urbanisme des collectivités territoriales et de l’aménagement du territoire avant l’aboutissement de la réforme de l’acte quatre de la décentralisation.


M. Alhousseynou SOW, Géographe, spécialiste en AGUA et expert en WASH et Coordonnateur du CR2D (Cercle de Réflexion pour le Développement de Diamniadio)





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